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Compte rendu du livre d’A. Quella‑Villéger, Voyages en exotismes. Ailleurs, histoire & littérature xixe-xxe s. ( Classiques Garnier, 2017), par Caroline Ferraris‑Besso (université de Gettysburg, États-Unis), paru dans Acta fabula,  octobre 2017 :

Écrire à propos de l’exotisme se heurte d’emblée à un obstacle : comme le remarque Alain Quella‑Villéger, qui y consacre une annexe de Voyages en exotismes, la définition même du terme tient de la gageure. L’adjectif exotique, que l’on doit à Rabelais, désigne l’environnement naturel, végétal et animal d’un pays étranger, la plupart du temps lointain. Le substantif, qui apparaît quant à lui au cours du xixe siècle, renvoie à « un certain goût pour des mœurs ou formes d’art empruntées à des peuples lointains1 », goût qui se répand dès le xvie siècle. Non seulement le mot apparaît longtemps après la réalité qu’il désigne, mais cette réalité elle‑même est mouvante, évoluant au gré des découvertes et des conquêtes.

Tout aussi mouvante est la réception de l’exotisme littéraire. Dans sa courte préface à Voyages en exotismes, Guy Dugas affirme que l’« exotisme a aujourd’hui mauvaise presse », en particulier pour « nos nouveaux maîtres à tous, à la fois historiens, ethnologues et littéraires issus des “Cultural Studies” qui […] font désormais de l’exotisme l’une des dix plaies, souvent l’une des causes, du colonialisme » (p. 7). Il est indéniable que colonialisme et exotisme sont irrémédiablement liés, sinon idéologiquement, du moins historiquement. Gilles Manceron souligne ainsi que l’âge d’or de l’exotisme a lieu « dans les deux premières décennies du xxe siècle2 », à une période où l’expansion coloniale et la domination européenne s’acheminent vers leur fin. Par ailleurs, si les travaux au sujet des littératures dites « coloniale » ou « exotique » et les rééditions des textes de certaines de leurs figures de proue respectives se sont multipliés3 depuis les années 1980, ils arrivent après plus d’un demi‑siècle d’oubli, et souvent par le biais des études postcoloniales.

Pleinement conscient du « discrédit injustifié, mais explicable » (p. 11) dont a été victime l’exotisme, l’auteur de Voyages en exotismes entend l’aborder sous un angle nouveau, en adoptant, selon G. Dugas, un regard de « nomade », ainsi qu’une « démarche transdisciplinaire et libre de toute théorie » (p. 8) qui rappelle le souci d’interdisciplinarité qui déjà avait présidé à la création en 1990 par A. Quella-Villéger des Carnets de l’exotisme, revue qui pendant vingt‑six années a « [fouillé] par une approche anthropologique la controverse dominante autour de la dualité exotisme/colonialisme » et « [envisagé] l’exotisme comme vecteur et même moteur d’empathie ou de connaissance » (p. 11). Voyages en exotismes se divise en quatre parties qui font en quelque sorte écho à cette méthodologie et dont A. Quella‑Villéger expose les enjeux dans l’introduction : « Littérature coloniale, littérature exotique. Enjeux d’un concubinage littéraire », « Pierre Loti. Pierre d’angle et point de bascule », « Vaillance et défaillances des ailleurs » et « Paroxysmes de l’exotisme ».

Colonial ou exotique ? Le débat fondateur

Le débat opposant littérature coloniale et littérature exotique a lieu à l’apogée même de ces littératures. En 1909, La Dépêche coloniale lance une enquête, « La Littérature coloniale de la France comparée à celle d’Angleterre ». Devançant la publication des résultats, Pierre Mille répond dans Le Temps : « La littérature coloniale française n’existe pas. » D’après P. Mille, la littérature coloniale ne saurait être une « littérature de tourisme colonial ». Profondément ancrée dans la sensibilité d’un auteur natif, de la colonie, elle est bien loin des impressions d’un voyageur. Ce sera Remy de Gourmont qui, dans une réponse à P. Mille, introduira la dichotomie qui deviendra dominante en mettant explicitement littérature coloniale et exotisme dos à dos4. D’autres textes suivront, qui continueront à tenter de définir ces deux termes : L’Exotisme – La Littérature coloniale (1911) de Louis Cario et Charles Régismanset, Après l’exotisme de Loti, le roman colonial (1926) de Marius‑Ary Leblond et Histoire de la littérature coloniale en France (1931) de Roland Lebel.

Dans son introduction, A. Quella‑Villéger évoque cette opposition colonial / exotique pour conclure que « là où le roman exotique s’affirme volontiers sceptique, voire tragique, […] le roman colonial imagine avec optimisme un monde nouveau » (p. 18). Il est révélateur que la partie correspondante, « Littérature coloniale, littérature exotique. Enjeux d’un concubinage littéraire » — comprenant des essais sur des thèmes aussi variés que l’Indochine, l’Océan indien, la Polynésie, Émile Vedel, Claude Farrère, Eugène Pujarniscle, Herbert Wild ou encore Marcel Augiéras —s’ouvre par un essai consacré à Victor Segalen. L. Cario et C. Régismanset, comme M.‑A. Leblond, ont fait de son roman polynésien, Les Immémoriaux, le précurseur d’une nouvelle tradition littéraire, d’un « exotisme nouveau ». Segalen lui‑même n’est pas étranger au débat, puisqu’il consacre au sujet une série de notes en vue d’un Essai sur l’exotisme : « Le “colonial” est exotique, mais l’exotisme dépasse puissamment le colonial5 », écrit‑il ainsi en 1917.

Retraçant les interactions de Segalen avec certaines figures littéraires de son temps, A. Quella‑Villéger entreprend de le placer au sein d’une « géométrie », au centre d’un triangle avec « un sommet rouge pour Farrère », « bleu “lotiforme” pour Loti », « jaune pour Vedel » (p. 37). Les rapports de Segalen avec Loti sont d’un intérêt singulier pour A. Quella‑Villéger, spécialiste de l’œuvre de ce dernier6. On connaît bien l’apparent dédain de Segalen pour Loti, évident tout au long de l’Essai sur l’exotisme. On connaît moins l’admiration de Segalen pour Loti, qu’A. Quella‑Villéger met en lumière par le biais de leur correspondance, admiration qui plus tard se transforme en « “syndrome Loti” […], Loti, rival encombrant, “père” qu’il faut tuer » (p. 38). Car Loti tient beaucoup de place, pas seulement chez Segalen, mais dans l’histoire de l’exotisme littéraire en général. C’est lui qui introduit dans l’imaginaire français des rêves tahitiens, ottomans ou japonais ; c’est aussi lui qui « est au cœur de la réflexion sur l’orientalisme » (p. 20), mais d’une réflexion qu’A. Quella‑Villéger estime être souvent tronquée, influencée par Edward Said, dont les « avis péremptoires sont devenus dans l’exégèse doctorante une grille de lecture intangible, postulats sinon diktats, vetos infranchissables » (p. 21) et qu’il souhaite par conséquent dépasser.

Après l’exotisme de Loti…

Deux des essais de « Pierre Loti. Pierre d’angle et point de bascule » proposent des pistes allant plus spécifiquement dans ce sens. Tout d’abord, « “Lotirature” et le temps qui passe » vise à déterminer les qualités uniques de l’exotisme lotien, qui se situe « sans doute dans le rapport pèlerin et obsessionnel [de Loti] à l’antérieur et du fait de sa position charnière dans les littératures de voyage » (p. 145). « Un jeune officier pauvre en Afrique noire (1873‑1874) » examine « le regard d’un jeune marin confronté à l’Afrique noire » au travers d’un « ensemble composite d’expressions écrites et graphiques » (p. 167) : journal intime, croquis, reportages destinés à L’Illustration ainsi que Le Roman d’un spahi. Ce travail de comparaison de textes met en évidence la richesse du regard de Loti, capable d’adopter différents points de vue, ainsi que la particularité de son œuvre de romancier, qui s’inspire grandement de ses écrits biographiques7 tout comme d’autres éléments de sa production. Les innovations de l’auteur d’Aziyadé ayant souvent été minimisées pour pouvoir faire de lui un double négatif convaincant de Segalen, devenu quant à lui l’objet d’une forme de mythologie, on pourra regretter que les similarités des deux auteurs ne soient pas évoquées plus avant dans cet essai, et plus généralement dans l’ouvrage, par exemple les ressemblances créatives de Loti avec le Segalen de René Leys, roman lui aussi inspiré d’un journal intime, roman à propos de rien, comme le sont souvent les romans de Loti, que Barthes résume ainsi : « Un homme aime une femme […] ; il doit la quitter ; ils en meurent tous les deux ».

Mais l’approche d’A. Quella‑Villéger n’est pas chronologique : l’avant et l’après Loti ne sont pas clairement délimités, comme en témoigne également la partie suivante, « Vaillance et défaillances des ailleurs », qui revient bien avant Loti, parcourant tout le xixe siècle en commençant par René Caillié en 1827 pour venir se terminer au xxie siècle par une réflexion sur l’identité et l’alter‑régionalisme. Les liens entre le régionalisme et les lointains ne sont pas nouveaux : M.‑A. Leblond écrit en 1926 que « le Colonialisme devient la plus grande province du Régionalisme » ; Segalen parle du terroir et de l’au‑delà ; Loti écrit à propos de Tahiti et du Japon, mais aussi de la Bretagne ou du Pays Basque. A. Quella‑Villéger, quant à lui, décrit l’identité comme un processus plutôt qu’un état et nous enjoint d’« intercaler des manières nouvelles d’expérimenter notre part d’antériorité et d’appartenance […] dans le mille‑feuilles administratif des institutions en cours de réforme » (p. 338). L’autre visage de l’identité, négatif celui‑ci, le nationalisme, nous mène à la dernière partie de Voyages en exotismes, « Paroxysmes de l’exotisme », consacrée à la relation entre exotisme et violence. Dans le premier essai, « Mourir aux colonies », A. Quella‑Villéger revient sur l’opposition littérature coloniale / littérature exotique : tandis que dans la première, la violence est glorifiée car elle s’exerce à des fins patriotiques, dans la seconde elle « devient spectacle, et élément de décor » (p. 341). La « violence exotique », à première vue paradoxale, existe car « la violence est une des formes de l’altérité radicale » (p. 342). Mais si l’exotisme peut être parfois lié à la violence, il est avant tout « une célébration de l’altérité » (p. 393). Chez Loti, il prend la forme d’une crainte de l’uniformisation, ce qui le rapproche encore une fois de Segalen ; il peut aussi donner naissance à une « conscience politique qui peut [le] faire glisser vers l’anticolonialisme, posture moderne résistante qui croit à la diversité produisant la richesse et aux rencontres qui font l’homme… » (p. 395).

Avec Voyages en exotismes, A. Quella‑Villéger fait preuve d’une immense érudition en abordant des sujets aussi variés que le roman québécois, la bataille de Tsushima ou la perception de l’empire ottoman par le matelot Joseph Picard. L’ouvrage — quin’est pas à proprement parler un essai, mais un recueil de divers articles, préfaces et communications modifiés en vue de la publication, accompagnés de quelques inédits —sera une référence pour le chercheur intéressé par l’exotisme, car il donne nombre de points d’entrée possibles pour son étude. On n’y verra cependant pas une théorie de grande unification de l’exotisme, ni même une théorie concernant le rôle de pivot de Loti dans l’histoire de l’exotisme littéraire, que l’assemblage de textes hétérogènes ne suffit pas à esquisser.

notes

1  G. Manceron, « Segalen et l’exotisme », dans Victor Segalen, Essai sur l’exotisme, Fata Morgana / Le Livre de Poche, 1986, p. 9‑10.

2  G. Manceron, op. cit., p. 9.

3  Voir notamment les travaux de Charles Forsdick, Alec Hargreaves, Vladimir Kapor et Jennifer Yee.

4  À ce sujet, voir Vladimir Kapor, « Provocation Versus Performativity : Launching la littérature coloniale française in 1909 », Modern & Contemporary France, vol. 23, n°1, 2015, p. 47-64.

5  V. Segalen, op. cit., p. 98.

6  Citons, entre autres, Pierre Loti, le pèlerin de la planète (Aubéron, 2005), Pierre Loti dessinateur (Bleu autour, 2009, avec Bruno Vercier) et Pierre Loti photographe (Bleu autour, avec Br. Vercier, 2012).

7  Roland Barthes a noté la complexité de Loti, « les multiples identités », la « perte de personne, bien plus retorse que la simple pseudonymie ». Voir Barthes, « Pierre Loti : Aziyadé », dans Le Degré zéro de l'écriture, suivi de Nouveaux essais critiques, Les Éditions du Seuil, 1972, p. 166.

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