Samedi 11 septembre 2010 6 11 /09 /Sep /2010 09:54

Pierre Loti, le plus turc

des écrivains français

 

Alain Quella-Villéger

 

 

Du 20 au 25 février 1870, un simple aspirant de la Marine française prend contact pour la première fois avec l’Empire ottoman. C’est à Smyrne, cela dure une demi-heure : « Des gens, costumés comme dans les féeries se croisaient avec des lanternes, des bâtons et des armes ; de longues files de bêtes colossales cheminaient dans l’obscurité en faisant tinter des milliers de clochettes… je compris après réflexion que c’étaient des chameaux et des caravanes d’Asie… C’était comme dans un rêve… » Il s’appelle Julien Viaud, a vingt ans et son rêve ne cessera plus ; il va devenir Pierre Loti, inconditionnel ami des Turcs.

Lorsqu'il revient, d’abord à Salonique du 16 mai au 1er août 1876, puis à Constantinople, du 1er août 1876 au 17 mars 1877, Julien Viaud n’a encore publié aucun roman, mais gagne ses premiers droits d’auteur, non avec sa plume, mais avec son crayon de papier. Le Monde illustré publie ainsi, entre le 3 juin 1876 et le 31 mars 1877, plus de vingt gravures adaptées de ses dessins. Le talent d’observateur, le sens du détail font de ce reportage un ensemble remarquable, dénué des facilités auxquelles succombe volontiers l’orientalisme. Sa curiosité ethnographique et esthétique est séduite, son regard capté, capturé. « Stamboul » lui offre une véritable révélation optique et existentielle. Naissent notamment des croquis relatifs à l’arrivée au pouvoir du nouveau sultan Abdül-Hamid (l’actualité à chaud) et des œuvres plus intimistes, comme des portraits ou bien le dessin représentant la petite place d’Eyüp, où il  vécut.

La chimère devient réalité, le déguisement fait l'homme. Un homme amoureux : d'une ville et d'une femme, Hatidjè (il écrit aussi « Hakidjé »). A son retour en France, nourri de cette histoire d’amour, il écrit Aziyadé (1879), récit stambouliote qui ne porte pas d'indication de genre et se présente comme des « Extraits des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise », un roman anonyme où « Loti » figure le personnage central. Un regard nouveau porté sur les rives du Bosphore, fait de pitié et d'amusement, d'incrédulité et de bruits de foule. Aziyadé insiste beaucoup sur les charmes de la vie libre et en plein air, notamment dans le quartier saint d'Eyüp (qu'il transcrit « Eyoub »).

Les 6-8 octobre 1887, Viaud revient sur les lieux de la passion, et recherchant ce « fantôme d'Orient » jamais oublié, apprend la funèbre vérité. Il se rend pour la première fois sur la tombe de la bien-aimée défunte. Son quatrième voyage turc, du 12 au 15 mai 1890, révèle véritablement le Loti turcophile. L'homme du peuple est devenu homme du monde. On attend du romancier de nouvelles pages turques : rien de romanesque, pourtant avec son tableau de Constantinople en 1890, où la ville n’est pas décor, mais héroïne. Loti est choqué par le tourisme et en dénonce les effets délétères sur la ville. N’est-il pas lui-même un touriste lorsque, s’en revenant de Terre sainte, il fait étape les 12-28 mai 1894, avec notamment un séjour bucolique à Bursa, qui nous vaut le récit La Mosquée verte (1895).

 

Le 10 septembre 1903, Pierre Loti retourne à Constantinople, pour la sixième fois. A 53 ans, écrivain célèbre, académicien français et capitaine de frégate nommé commandant du Vautour, petit navire de l’ambassade de France, son arrivée fait grand bruit. Ce séjour, le plus long (il ne quittera son poste que le 24 mars 1905), qui nous vaut aussi une magistrale série de photographies, est marqué par des rendez-vous clandestins avec trois femmes voilées. Deux sont turques, Zennour et Nouryé Noury Bey ; la troisième est la journaliste française Marie Lera, dite Marc Hélys. Elles lui dictent presque la trame de son best-seller, Les Désenchantées (1906), qui aborde une question sociale : le mariage des femmes turques. Avec les Désenchantées disparaît chez Loti la pose, l'esthétisme, le songe oriental. L'attachement à Istanbul, au peuple turc, à l’islam, a désormais une dimension critique, voire désespérée. C’est pendant ce séjour, le 30 mars 1905, qu’il embarque clandestinement la stèle authentique de la tombe de Hatidjè, remplacée sur place par une copie. Il l’installera précieusement dans la « Mosquée » de sa maison, comme on enchâsse une relique sainte dans une crypte.

Loti reviendra encore deux fois en Turquie : du 15 août au 23 octobre 1910, pour un séjour estival très mondain, puis du 12 août au 17 septembre 1913, reçu avec faste comme un libérateur à l'issue des Guerres balkaniques (1912-1913).

 

Au lendemain de sa mort, le 10 juin 1923, dans les couloirs du ministère des affaires étrangères à Paris, on évoquait ce Pierre Loti turcophile : « au fond, il connaissait mal ce pays et n'avait vécu en Turquie que des heures digestives », dit l’un. Un autre ajoute : « Très peu d’heures d'ailleurs. Loti a surtout vu la Turquie de la mer ! » Alors que Pierre Loti a vécu au total près de trente-quatre mois sur le sol turc. Ce n’est pas si mal…

Quelle géographie ottomane connaît-il ? Dans son roman Aziyadé le héros meurt, tombé glorieusement au combat, sous les murs de Kars, en Circassie. Si Loti ne connaît pas ces confins de l’Empire, il a conscience de la diversité de sa population. La Circassie, patrie de Hatidjè, n’est pas éloignée de l’Arménie. L’un des personnages principaux du roman, Achmet, est arménien ; il habite à Yedi-Kule « dans une traverse donnant sur Arabahdjilar-Malessi, près de la mosquée ». Achmet est pour Loti l’initiateur au charme de l’Orient et l’une de ses incarnations. les Juifs occupent également une place non négligeable dans le récit : une demi-douzaine de personnages, plus ou moins vite esquissés comme le batelier Isaac, l’entremetteur Kaïroullah, des dames dont la vieille Esther, « une juive de Salonique », etc. La ville cosmopolite ne serait pas complète sans les Grecs, qui n’apparaissent qu’en foule vue de loin.

Multiple sur le plan ethnique, l’espace constantinopolitain d’Aziyadé pourrait sembler clos, réduit, mais des échappées existent qui laissent deviner des « yalis dorés », Scutari au loin, ou bien des îles dites « d’Asie », les îles des Princes. Mieux, le roman comporte un récit de voyage qui conduit ses héros en Asie anatolienne : scènes de caravane au départ de Scutari, derviches, neige, marche difficile, courses à cheval, « bouges sans nom », étapes à Ismidt et à Isnik (Nicée).

Certes, la Turquie de Loti, c’est avant tout Istanbul ! Et d’abord la colline de Péra. Péra est un belvédère ; l’Orient est de l’autre côté de la Corne d'Or, que Loti décrit pour la première fois le 30 août 1876. Sur ses rives, sont les quartiers qu’il fréquente : Kassim-Pacha (Kasımpaşa, qui occupe une large place dans Fantôme d’Orient), les « cases noires » de Pri-Pacha, « Hadjikeuï » (Hasköy), « faubourg pauvre, assez mal considéré », où le couple illégitime a vécu dans une maisonnette de location, « devant la petite mosquée » et le débarcadère. En face, sont les quartiers d’Azar-Kapou (Azap Kapı), la grande place de Jeni-djami (Yeni Cami), la « rampe » d’Oun-Capan (Unkapanı), mais Loti s’intéresse peu aux vieilles mosquées, trop connues des voyageurs. Plusieurs rencontres avec les « désenchantées » ont lieu près de la petite mosquée dite Tossoun-Agha (nom qu’il faut remplacer par le vrai : Firuz-Ağa). Au-delà de la « grande mosquée » de Soliman le Magnifique, la Suleimanieh, deux quartiers trouvent grâce à ses yeux : celui de Sultan Selim, « bon quartier turc » aux rues à colonnades blanches, et celui qui entoure la mosquée de Mehmed-Fatih (Mehmed le Conquérant), « tout en haut du vieux Stamboul ».

Au-delà encore, est le quartier périphérique d’Eyüp (Loti écrit « Eyoub »), au-delà des murailles byzantines, « loin, très loin » dans le « cœur fantastique » d’un royaume des tombes et des morts. Eyüp a beau être « un pays bien funèbre », Loti décide en novembre 1876 d’y aller vivre. Il s’appelle là Arif-Effendi, occupe une maison, se déguise, se mêle au petit peuple. L’histoire d’amour romantique et impossible de Salonique devient possible dans le quartier des interdits, « le cœur de l'islam ». « C’est le bout du monde, ce fond de la Corne d’Or : on n’y passe point pour se rendre ailleurs, cela ne mène nulle part ». Ce cul-de-sac figure le centre. Pour Loti, Eyüp s’impose comme le véritable centre d’Istanbul, non le centre géographique, mais la centralité métaphorique, cœur de son exotisme ottoman. Dans Fantôme d’Orient, tout commence et se termine à Eyüp. Le désordre des allers et retours, de part et d’autre de la Corne d’Or, conduit rapidement à Pri-Pacha, au toujours « sombre » Phanar, dans le quartier de Mehmed-Fatih aussi. A part une mention inédite pour les Eaux-douces (d’Europe,) et le château des Sept-Tours, les deux lieux nouveaux de ce récit sont des cimetières, celui de Chichli (Şişli, où repose Achmet) et l’actuel Topkapi Mezarliği, où se trouve la sépulture de Hatidjè, dans « l’interminable région des sépultures ».

 

Dans les années 50, les enfants des rues d’Istanbul faisant la quête disaient, pour apostropher les Français, « Pierre Loti, Pierre Loti… » Aujourd’hui, ce nom est celui d’une des hauteurs de la ville… Le Café Piyerloti est situé sur les hauteurs d’Eyüp, dominant la Corne d’Or. Dans le quartier de la Mosquée bleue, se situe la rue Pierre-Loti (baptisée le 23 janvier 1922, en même temps qu’une rue Claude-Farrère) ; elle donne sur Divan Yolu, à quelques dizaines de mètres de la maison qu’occupa Pierre Loti sur cette avenue en 1910, où l’on trouve désormais la brasserie « Gazel ». Mais si Loti demeure aujourd’hui en Turquie, grâce à ses livres traduits, la Turquie est en quelque sorte en France, grâce à sa propre maison où il avait aménagé un salon turc et des salles orientales qui évoquent le souvenir de Hatidjè et les jours heureux vécus sur le Bosphore.

 

 

 

La maison de Loti à Rochefort

 

Dès son premier retour de Turquie, en 1877, Julien Viaud lança l'idée d'une salle turque dans une pièce jadis occupée par sa grand-tante, décorée notamment avec des coussins de soie d'Asie et des bibelots rapportés de son logement d'Eyüp : « Cela rappelle de loin ce petit salon tendu de satin bleu et parfumé d'eau de rose que j'avais là-bas, au fond de la Corne d'Or » (novembre 1877). Le décor ne trompe pourtant pas : « Ce n’est pas l’Orient, tout cela, j'ai eu beau faire, le charme n'y pas venu, il y manque la lumière, et un je ne sais quoi du dehors qui ne s’apporte plus. Ce n'est pas l'Orient et ce n'est pas davantage le foyer, ce n'est plus rien » (Suleïma). Il l’aménage encore en 1881 ce « réduit intime où je cherche à me figurer que je suis encore à Stamboul » (lettre à Juliette Adam, 6 décembre 1881), ayant même songé à figurer un panorama du Bosphore par un décor peint se découpant sur le ciel.

Dans le Salon turc, dressé autrefois telle une icône dans une niche, une sorte de petite Joconde discrètement souriante, célèbre Aziyadé. Elle s'appelait Hatidjè, la petite Circassienne que le Rochefortais Julien Viaud aima à Salonique, puis à Istanbul, en 1876-1877. Elle devait avoir dix-huit ans, jadis sortie de l’esclavage caucasien pour devenir, une fois achetée, cadine et "dame" (hanım) dans le harem d'un marchand aisé. Elle était musulmane, souriait naïvement, fumait des cigarettes, chantait de tristes mélopées où il était question de djinns malins et regardait, cachée par les grillages du haremlike, les étrangers de passage. Elle s’éprit d'un « giaour » ("infidèle") et mourut trop jeune, le 23 octobre 1880 (19 de zilkadè, en 1297 de l'Hégire). Le portrait qui la représente dans le Salon turc est une huile, peinte selon la tradition, par Marie Bon, sœur aînée de Loti. Il semble pourtant qu'il faille renoncer à cette attribution familiale, car bien des éléments en font une œuvre turque datant d'avant le départ de Constantinople par Loti, avant mars 1877.

La maison cache une pièce étonnante et impressionnante : la Mosquée. Cette salle presque carrée, édifiée de décembre 1895 au printemps 1897, est très riche : remarquable mihrab encadré par deux hauts candélabres ; demi-piscine murale d'ablution, divan recouvert d'un dais de palmes sèches, deux portiques de marbre rosé et blanc séparant le carré central des travées latérales, une vasque centrale octogonale en marbre, cinq cénotaphes coiffés d'un turban et recouverts de broderies, de casques. Le plafond en cèdre verni provenait, selon l'écrivain, de la mosquée d'Omar à Damas, brûlée un an avant qu’il n'y fasse halte en avril 1894, mais plafonds, mirhab et lambris ont plus sûrement pour origine une demeure ottomane syrienne de la fin du XVIIIè siècle.

Ce n'est pas une mosquée, et Loti ne l’a jamais cru, même si par facilité, par exotisme, il employa lui-même ce terme trompeur ; il avait trop fréquenté ces lieux saints pour s'abuser. Cette salle est manifestement une composition orientaliste très personnelle, dans un espace restreint, à la fois salle de prière, avec la niche du mihrâb dans le mur de qibla (l'orientation vers La Mecque n’est pas respectée ici, mais Loti le regrettait), éléments d'une cour intérieure (vasque, bassin d'ablutions), ceux d'un mausolée ottoman (les catafalques d'un turbé). Rien de strictement turco-ottoman ici, mais au contraire une multiplicité de styles : la prédominance du verticalisme et des couleurs propre à l'architecture hispano-mauresque (style néo-mudéjar), les empreintes persane, maghrébine, égyptienne (le minaret blanc à section circulaire, rajouté en 1907, habilement trompeur vu de la salle), et surtout syrienne. Et là est la stèle de la tombe de Hatidjè…

 

Bibliographie : Alain Quella-Villéger : Pierre Loti, le pèlerin de la planète (Aubéron, 2005), traduit en turc : Pierre Loti, Gezegen seyyahı (Yapı Kredi, 2002). Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier : Pierre Loti dessinateur – Une œuvre au long cours (Bleu autour, 2009), traduit en turc (Karmızı, 2010).

 

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