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Vous, d'horizons
roman 
Paris, Kailash, coll. "Les Exotiques", 2007, 154 p.

 


Une femme au silence mystérieux, un voyageur dont on ignorera tout, guident ce roman nomade, qui fait escale au Kerala comme à Istanbul, à Tombouctou comme à Tokyo ou Zanzibar, à Porto, Amsterdam, Paris...

 

Les lieux arpentés y sont probablement aussi importants que les personnages : le sens du monde, ses seuils, ses faux semblants touristiques, font écho à un discours amoureux auquel ne manquent ni l’humour, ni la dérision, ni la gravité.

 

Un roman poétique, subtil et attachant, dont la chute est inattendue…

 


COMPTES RENDUS

Alain Quella-Villéger, pour chasser ses démons, a trouvé un mécanisme obsessionnel : celui de l’exotisme. Cette mécanique s’aggrave avec le temps dans cette relation étrange à soi et à l’autre. Pour autant l’exotisme est un monde difficile : pour y entrer, il faut se battre avec soi-même au moment même où la forme romanesque semble "poétique". Toutefois, il s’agit d’une poétique particulière qui empreinte ses éléments à un rituel de la plausibilité orthodoxe. Ecrire revient pour l’auteur à poser son sac, laisser ses mots se prendre à l’ ‘‘âme-son’’ des femmes. Mais Quella-Villéger n’est pas du genre à contempler ses cicatrices : il cherche à magnifier ses territoires pour que chaque géographie marquée par une femme (en sa carte du tendre) signe de son au revoir tacite une fin du monde afin qu’il renaisse, non en une nouvelle fuite, mais par un nouvel appel face à l’érosion du temps.

Il existe paradoxalement dans ce récit en fragments une lenteur féconde, une attente. L’auteur ne veut toutefois pas l’absence, ou plutôt pas l’oubli. L’absence est vaincue en une sorte de rituel : chaque femme, chaque pays sont d’aubes. Le tout se développe en une construction musicale soulignée parfois par des changements de graphisme pour faire le mur, quitter la cellule des habitudes et rejoindre l’horizon sans barreaux. Devant cet horizon, toujours, une femme fait les cents pas.

Vous, d’horizons est plus qu’une fiction, une suite de romans ébauchés afin de rejoindre amours et parfums aux fruits de la passion. Les deux sont comme des îles qui prennent parfois le large. Et elles-mêmes peuvent couler, toucher le fond. Mais par ce ‘‘principe’’, l’auteur pose des questions essentielles : écrivons-nous pour ou parce que ? Aime-t-on de même ? Que dire à ceux qui affirment qu’en mémoire comme en amour, il y a toujours « un malentendu et un malentendant » et qu’il reste bientôt de tout cela sur la toile cirée de la table que « des pots de confiture vides » ? La force de l’auteur tient au temps. Il garde la jeunesse vive, même en l’âge qui vient. Et lorsqu’il ne lui restera qu’une petite heure de dévotion (n’ayant pas vu filer les autres), il voyagera encore avec ‘‘elle’’ et loin d’ ‘‘elle’’. Et peu importe si la femme et l’homme ne vivent pas le même temps, ni la même histoire.

Tandis que trop, parmi les êtres, croient au bonheur de l’autre mieux qu’au leur, l’auteur, qui se méfie des adjectifs, écrit – dans l’urgence, mais aussi dans le recueillement – le poids de l’existence en ses déplacements. Ne pas les prendre pour des fuites ! Noter l’éphémère qui bat, c’est revenir à soi, c’est revenir toujours aussi. Pour Alain Quella-Villéger, tout ce qui lie ne ligote pas. L’idéal est lorsque partager devient non diviser, mais multiplier. C’est peut-être trop en demander souvent à l’humain trop humain. Il n’empêche. Et c’est pourquoi, même lorsque le silence se fait, le rivage exotique est au coin de la rue ; voici déjà la femme sur le quai, non des départs mais des renaissances. Voilà l'essence du roman et de sa musique. Chaque ligne y est une ligne de vie, à savoir de désir, qu’il faut tenir, faire aller, mais sans retenir personne.

C'est pourquoi les lignes d’un tel livre n'ordonnent pas : ce sont des forces qui vont. Elles ne cherchent pas à avoir raison : elles avancent. Le corps de la femme y est tenu pour paysage. Et vice-versa. Ordre et désordre. L’ordre du désir contre la répétition, le désordre de l’inassouvissement. En ce sens, l’un et l’autre nous disent la précarité et l’incertitude. Les mots de Vous, d’horizons sont faits pour cela : revenir à elle(s) et trouver la paix avec soi. Il est possible alors que, par la succession de peaux fuyantes, nous redevenions des êtres complets, d’âme et de chair. C’est un ‘‘apprend-tissage’’. Surgit soudain quelque chose de l’ordre de l’existence, et non du discours.

Bref, Quella-Villéger nous apprend à aller au bord inespéré de nos vies inconnues ou oubliées.

Jean-Paul Gavard-Perret

 (Université de Savoie)

Artpointfrance. Info, Alès, 13 janvier 2008.

 

Les écrivains voyageurs ont toujours constitué une nombreuse confrérie. Toujours il y eut des voyageurs de luxe, tels Valéry Larbaud ou Paul Morand et des aventuriers tels Blaise Cendrars, voire des vagabonds, ou presque, comme Jack Kerouac. Alain Quella-Villéger, sans doute d'abord parce qu’il est notre contemporain, ne semble appartenir tout à fait à aucune de ces catégories. Artiste, esthète, spécialiste de Loti et de René Caillé, il voyage pour son plaisir et un peu par une sorte d’atavisme à la manière de Le Clézio. Mais surtout dans son cas – et, après tout, c’est aussi le nôtre - on le sent touché, « gâté » (dans les deux sens du terme, oserons-nous dire) par le tourisme. Il cite Marguerite Duras en exergue : « Nous nommerons cet homme le voyageur — si par aventure la chose est nécessaire - à cause de la lenteur de son pas, l’égarement de son regard » (L’Amour, 1971). C’est vrai, le locuteur semble assez perdu, instable la plupart du temps, à ceci près que sa personnalité et ses préoccupations pourraient appartenir presque à n'importe qui, donc à nous lecteur.

Néanmoins, parce que c’est un être cultivé, plutôt brillant, il n’est pas n’importe qui. Tout le soucie et n’importe quoi le distrait. Il en vient à rapprocher, par exemple, même si c’est pour désavouer le procédé, les églises romanes et les films de séries B. Et puis il critique, il se plaint « des scènes exotiques, des dialogues au kilomètre, des amours conflits, des amours confites, des confidences », etc. Il est toujours en quête d’amour ou plutôt dans l’analyse ou l’autoanalyse du discours amoureux. Avant tout, il a la bougeotte, de la Camargue au Kérala, d’Istanbul à Tombouctou, de Tokyo à Zanzibar, il promène son spleen de petit bourgeois du XXe siècle d’un bout à l’autre de la planète. Comme tout un chacun, il semble ne pas trop savoir par quel bout prendre la vie ! Un frère, vraiment, ce Quella-Villéger, même si nous avons moins l’occasion que lui de voyager !

Pour un peu le regard de dérision qu’il dispense sur les choses, et jusqu’à certaines de ses remarques humoristiques, nous dispenseraient de faire inutilement le voyage ! Quoi qu’il en soit, je rassure le lecteur, Alain Quella-Villéger n’est pas Houellebecq, c’est un homme de bonne compagnie, notre frère en culture, je vous le disais, alternant prose et poésie, vision généreuse (« demain est au sud, comme toute espérance ») et nostalgie d'Angoulême…

Jacques Lardoux

 

Les Cahiers de l’imaginaire, XXXIII « Ecritures insolites ».

Presses Universitaires de l’université d’Angers.

 

 

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